JULIE SAVOYE

JULIE SAVOYE

« Parcimonies »

Exposition du 5 au 30 janvier 2016

Vernissage mardi 5 janvier 2016 de 18h à 21h

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Julie Savoye, rituels optimistes

par Marion Daniel

Si vous souhaitez définir en premier lieu le statement de l’artiste, vous écrirez que Julie Savoye travaille les possibilités infinies de déploiement de la grille, entendue au sens large de dessin de trames qui parfois se croisent entre elles. Bien souvent, elle la préfère disposée en diagonale, plus fidèle en cela à Theo Van Doesburg qu’à Piet Mondrian. Restreinte aussi, sa palette comprend les trois couleurs primaires auxquelles s’ajoutent quelques verts, violets, des noirs et des blancs. À ces données, elle inclut chaque fois un pourcentage de désordre : grilles ondulantes, déformées voire déviantes, tronquées puis décentrées, modifiant leur axe de développement. Jusqu’ici, on pourrait dire que l’artiste invente de nouvelles façons de mettre en jeu les formes minimalistes.

Mais la formule est trop restreinte. Pénétrer dans sa logique requiert du temps et de l’attention. Car cette pratique apparemment fondée sur une observation des possibles de la géométrie est fondamentalement chevillée à un rapport au corps. C’est même peut-être ce qui la caractérise le mieux. Julie Savoye essaie, expérimente ses formes qu’elle construit une première fois, dessine ou peint. Puis elle les emporte avec elle, les déplace dans un autre environnement, les jette ou les change de décor, les met en situation, observant comment se comporte une brique peinte accrochée à un fil au bout d’une canne et balancée au-dessus de l’eau ; de quelle manière se brise un morceau de plâtre, de verre ou de bois, lorsqu’on le pulvérise à la carabine. Dans Fragments (2015), des tessons en verre peint aux contours irréguliers semblent les morceaux éclatés d’un tout dont on aurait perdu l’origine : des fragments trapézoïdaux jaunes, oranges, verts, bleus comme peints sur une immense céramique ou un dallage plat dont on ne connaîtrait pas la fonction. Dans cette pièce, où est le corps, demanderez-vous ? Il est à chercher dans sa forme qui semble avoir été cassée et dans son titre, qui désigne un morcellement. Dans le lexique de Julie Savoye, la destruction est un mot important. Le terme est fort et chez l’artiste, il est appréhendé comme une méthode. « Cet équilibre entre la géométrie rigoureuse et la destruction de masse me permet d’appréhender la géométrie sous un angle sensible », dit-elle. « Destruction de masse », la formule frappe. Dans Ligne de tir, elle n’hésite pas à adopter la figure de la tireuse d’élite. Entre une Niki de Saint Phalle dans ses Tirs et une Fantomas-danseuse dont les gestes seraient graciles et violents à la fois, elle attaque ses cibles dessinées en cercles concentriques jonchés de séries de triangles colorés. L’angle sensible se double d’un caractère violent voire guerrier, les questions qui l’intéressent n’étant jamais purement formelles mais plutôt liées à une approche à la fois très physique, parfois maladroite et pulsionnelle, des matériaux et des objets.

Déplacées, connaissant plusieurs aspects et différentes vies, ses œuvres adoptent presque toujours plusieurs formats. Vidéos, sculptures, performances, livres, dessins, peintures composent son travail, une sculpture pouvant intervenir dans une vidéo, un dessin étant mis en espace ou en acte lors d’une performance. Afin d’y pénétrer, l’autre logique qui nous guide est celle de la combinatoire. Chez elle, une forme n’existe jamais en soi mais peut être recyclée, reprise. En cela, son travail rappelle celui de Dieter Roth, chez qui la pensée est toujours en mouvement. Ainsi, un alphabet visuel défini en 1966 dans le livre Mundunculum, au sein duquel il invente pour chaque lettre de l’alphabet un dessin lui correspondant, a fait l’objet du travail de toute une vie. Ses ampoules, motards, chapeaux, autant de motifs désignant chacun une sorte d’autoportrait, sont repris au fil des années, puis jusqu’à la fin de sa vie. Gageons que Julie Savoye définit actuellement son propre vocabulaire, qu’elle pourra déployer longuement ; à une grande différence près : la question de l’autoportrait ne semble pas la préoccuper grandement. Mais le mouvement des formes qu’elle instaure est constant. Non seulement un motif peut passer d’un support à l’autre – qu’il soit en plâtre ou en verre, en papier ou sous forme de livre –, mais un même objet connaît des destins différents.

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La liberté dont elle fait preuve la pousse en effet à défaire ses propres compositions, à en inventer d’autres. Sa pensée associative fait se rejoindre des œuvres et des moments différents. Dans l’exposition à la Galerie du Haut Pavé intitulée Parcimonie (2016) – en philosophie et en science, le mot désigne un principe consistant à n’utiliser que le minimum des causes élémentaires pour expliquer un phénomène ; il semble ici évoquer aussi le désir d’agir avec modération, de ne surtout rien surjouer –, elle présente des dessins appartenant à des séries diverses associés dans des compositions à l’intérieur de cadres. On pourrait dire que le cadre fait tenir ensemble des éléments disparates, appartenant à des moments de travail différents. Le papier, toujours au centre des livres et des dessins qu’elle réalise quotidiennement, constitue un autre facteur de lien entre ces feuilles rayées, tramées, recouvertes de grilles de motifs répétés à l’infini. La fragilité de ce support en fait un lieu privilégié d’approche sensible tant recherchée par l’artiste. Ainsi confrontés les uns aux autres et recomposés, ses dessins adoptent une autre vie, mettant en acte une tension qui se joue dans l’association et la confrontation. Comme Dieter Roth – qui pense aussi que la destruction constitue un destin naturel de toutes ses pièces –, elle considère que tout ce qui a été élaboré et pensé une fois peut se rejouer, être repris ailleurs, à un autre moment et différemment. Elle fait sienne une pensée combinatoire, que l’on peut aussi nommer « pensée des restes » ou « left over method », pour reprendre l’expression de Gertrud Stein[1], chez qui la logique de la reprise et de la ritournelle est au cœur du dispositif d’écriture. Cet écrivain décline toutes les possibilités d’associations d’un très petit nombre de noms, adverbes, prépositions, etc., jusqu’à l’étourdissement[2]. Le même désir d’épuisement des possibles semble animer Julie Savoye, dans une logique du déplacement généralisée : de la sculpture au dessin et à la vidéo, avec la performance pour point de jonction entre ces différentes pratiques.

Optimist – entendez par là, le premier bateau sur lequel on apprend à naviguer étant enfant, mais aussi l’état d’esprit de personnage de Candide –, une vidéo réalisée en 2015, concentre tous ces aspects. Quatre actes y sont indiqués par des cartons comportant des chiffres romains, mis en mouvement par des mains les distribuant comme des cartes à jouer. Au premier acte, des mains déplacent des objets, des sortes de briques ou palets aux formes géométriques, triangulaires, rectangulaires, sans qu’aucun ne soit vraiment régulier. Rayées, striées, rouges, jaunes, bleues, ces pièces sont des moulages en plâtre, des pliages de papier, des acryliques sur verre. Dans cet opéra en quatre actes, le premier orchestre un déballage de pièces ; au deuxième acte, l’artiste mène une barque à l’eau ; au troisième, elle suspend ses pièces à une morceau de bois situé entre la canne à pêche de fête foraine et le baton servant à pousser une pirogue, qu’on appelle aussi une gale. Julie Savoye nous invite alors à une sorte de rituel où elle agite ses pièces suspendues et les fait nager sur l’eau. Au quatrième et dernier acte, ses mains lavent ces objets trempés par l’eau boueuse. À la fin du rituel, ils sont légèrement modifiés – salis – par rapport à leur aspect d’origine.

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Quel sens donner à un tel acte ? Le mot rituel semble le plus approprié pour désigner une action réalisée avec ferveur dont nous ne connaîtrons jamais la destination ni le but précis. S’il est un dessein à ce travail, c’est celui d’une recherche poursuivie constamment, qui la mène parfois aux confins du non-sens. C’est là sûrement que nous entraîne une approche sensible mettant le corps au centre. C’est aussi sans doute à ce prix que l’on peut prendre soin à ce point des objets, matériaux et couleurs, ces choses silencieuses que nous déplaçons et emportons avec nous à chaque moment de notre vie.

[1] Gertrud Stein, « France », in Geography and plays, The University of Wisconsin Press, 1993, p. 27.

[2] Il suffit de reprendre la phrase dont est extraite l’expression que nous venons de citer, dans laquelle elle utilise un tourbillon d’adverbes : « Likely and more than evenly, unevenly and not unlikely, very much that and anyway more, this is the left over method. »

http://juliesavoye.com/

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