Carte blanche à Pierre Mabille

« Certaines » avec Michèle ANTOINE, Jeanne JEZEQUEL, Marine PAGES

Exposition du 3 au 20 décembre 2024

Recevant simultanément deux propositions de « carte blanche », l’une pour une exposition à la galerie du Haut pavé en décembre 2024, l’autre pour une exposition au POCTB d’Orléans un an plus tard en 20251, j’ai saisi l’occasion de proposer une expérience en deux volets réunissant trois artistes qui n’ont jamais exposé ensemble.J’ai la chance de connaître de près – et depuis longtemps – le travail d’atelier de Michèle Antoine, Claire-Jeanne Jézéquel et Marine Pagès .

Michèle Antoine déploie depuis plusieurs décennies une oeuvre à main levée qui déroule sur papier un récit de lignes. Fluides, tendues, entrecroisées, en grilles, en sinuosités ou réseaux proliférants. Dans l’exploration des outils et supports variés les lignes elles-mêmes vivent leurs vies en déclinant leur potentiel narratif et pictural au fil du temps.

La sculpture de Claire-Jeanne Jézéquel s’inscrit dans une pensée du paysage et de l’architecture. En revisitant les possibilités visuelles de matériaux pauvres, matériaux industriels de construction, carton, verre, adhésifs… elle développe un langage inédit deformes et de matières, ouvrant des espaces à la fois construits et troubles, parfois accidentés, dans une forme d’abstraction non-autoritaire.

Les géométries rectilignes sur des surfaces colorées que Marine Pagès compose dans l’espace de la feuille font écho aux relations de nos corps à l’espace architectural, s’inspirent de structures spatiales aussi bien que d’onomatopées. Elles se déclinent parfois dans des constructions linéaires fabriquées avec des chutes de papier. Courbes légères nées de la fragilité du papier, géométries tenues en équilibre précaire. Ces trois oeuvres explorent différemment des formes, des gestes et matériaux élémentaires sur un temps long, elles se fondent sur une pensée concrète du dessin et en élargissent les contours, dans une qualité d’indépendance et de concentration remarquables.

L’idée de proposer à ces trois artistes deux mises en espace à un an d’intervalle est une manière de capter le temps à l’oeuvre dans leur pratique. Elle m’a été inspiré par la lecture de Au fil des jour 2, journal de Anne Truitt. Dans ce texte récemment traduit en français l’artiste américaine assemble passé et présent, restitue son existence d’artiste, de femme, de mère, à la maison, dans sa vie sociale et à l’atelier… recherchant un point d’équilibre entre les exigences spirituelles de son art et les aspects matériels de la vie quotidienne. Alors je me suis rappelé un poeme intitulé Certaines3 publié en 2018. Comme deux entrées pour cette carte blanche.

1 Exposition du 13.11 au 14.12 2025, 5 rue des Grands-Champs à Orléans. www.poctb.fr

2 Anne Truitt – Au fil des jours / Le journal d’une artiste ER Publishing, 2024

3 Pierre Mabille – C’est cadeau Editions Unes, 2018

Gabrielle HERVEET

« L’espace des phases »

« L’espace des phases d’un système est l’espace mathématique dans lequel tous les états possibles du système sont représentés »

Un espace des phases permet la représentation de l’évolution de systèmes pendant une durée : tous leurs états successifs sont simultanément accessibles au regard.

Pour sa première exposition personnelle à Paris, Gabrielle Herveet transforme la Galerie du Haut-pavé en un « espace des phases » dans lequel ses pièces, sculptures, dessins et calendriers, jouent de métamorphoses, de mythologies et de mathématiques. Elle propose un ensemble onirique et sensible, entre approche scientifique, références archéologiques et résidus de paysages réels ou imaginaires.

Devenir sirène, mémoires du Dourven, 2024, coquilles de moules sauvages, tissu

Le rivage, lieu primordial

Le rivage, espace primordial de la vie de Gabrielle Herveet comme de son travail, est vu comme une ruine perpétuelle, un état de présent toujours naissant et se recomposant.

L’ensemble présenté ici est issu de milliers de promenades, de quêtes, de rêves et de baignades et présente les résultats de son lien puissant et quotidien à l’estuaire jouxtant son atelier.

L’espace des phases est une exposition de résidus : de rivages, de regards, de matériaux laissés par le fleuve. Elle pose la question du reste et du souvenir, de la persistance des objets, des symboles, et des connaissances à travers les âges.

Gabrielle Herveet aime « ouvrir le temps », en décortiquer les mécanismes, les mettre en forme et les donner à voir. Patiemment, à longueur de répétitions, elle questionne les processus lents et naturels qui font notre monde, sa fragilité comme sa permanence.

Devenir sirène, mémoires du Dourven, 2024, coquilles de moules sauvages, tissu

Calendrier et espaces communs

Nos représentations du temps sont issues d’une longue histoire, mêlant phénomènes naturels, astronomiques et mathématiques. Les calendriers en sont le résultat, ce sont des faits de civilisation qui sédimentent coutumes, croyances et usages. Ce sont aussi des formes symboliques qui permettent à leurs « habitants temporels » de faire société, de se déplacer dans un temps commun comme il est possible de le faire dans l’espace.

Les pièces-calendriers de Gabrielle Herveet permettent de se projeter dans le passé et dans le futur, tout en se situant dans notre présent.

Elles ré-activent des cycles oubliés, des souvenirs d’astres.

L’espace des phases devient l’espace où des phénomènes naturels et répétitifs, immanents et rémanents sont mis en forme et s’activent : les rapports entre année lunaire et année solaire, la précession des équinoxes, l’érosion d’un fleuve ou la périodicité des éclipses…

L’artiste fait se rassembler des millions années, des millénaires, des siècles, des décennies, des années, des minutes et des secondes.

Phases animales

Les phases animales ne sont pas absentes : la vue en coupe de la croissance d’un fleuve devient plumage d’un grand rapace, les gastéropodes positionnés sur de la soie rappellent une peau d’alligator, la branche recouverte d’ardoise semble se mouvoir comme un serpent… L’artiste joue des métamorphoses, des semblants, des attributs animaux, ailes, peau, écailles, plumes, qui sont utilisés dans des objets décoratifs ou rituels depuis des millénaires. Entités marines ou aériennes, fusion entre minéral, animal et végétal, c’est bien de mythologies dont il est question ici : la séparation entre les ordres du monde n’est pas effective, chaque chose pouvant se transformer en une autre.Pour l’artiste, les œuvres d’art sont agencements temporaires de matière, soustraite ou empruntée à des cycles plus grands. La vie et la mort des choses comme des êtres sont latents.

La migration du pôle Nord céleste, 2024, graphite, papier

Les phases de la lune et nos regards

L’espace des phases pourrait aussi être l’endroit où les phases de la lune peuvent s’accumuler, se mélanger. Ces phases lunaires, qui ne sont qu’interactions entre rayons du soleil et forme sphérique, relèvent de l’immatériel, d’une perception d’yeux humains sur un instant naturel. C’est bien ici où se trouve le lieu de la fascination de l’artiste, son moteur créatif : des perceptions qui découpent, font sens, symbolisent. Par le regard, la nature devient nombre, mesure, singularité, métronome de nos existences depuis la nuit des temps.

Gabrielle Herveet réussit à nous faire approcher l’infiniment grand et le très petit, l’intime et l’univers, l’instant et le millénaire.

Marie-Sidonie Le Clec’h